jeudi 10 octobre 2019

⭐ L'Incivilité des fantômes de Rivers Solomon

"Toute notre vie, reprit-elle, on a cru qu'il n'y avait rien d'autre que ce vaisseau. Si tu savais qu'il y avait autre chose, est-ce que tu ne serais pas prête à tout abandonner toi aussi ? Moi je m'arracherais le cœur et je le jetterais dans le néant, si ça lui permettait de battre, même juste pour une fraction de seconde, ailleurs que dans cette saleté de cage de merde."

L'Incivilité des fantômes est un roman SF de Rivers Solomon publié chez Les Forges de Vulcain. Dans un vaisseau générationnel, l'esclavage a été rétabli. Un des romans de l'année !

Aster, jeune femme noire au fort caractère, met son intelligence au service des autres. Suite à une altercation avec un homme qui lui en voudra, elle se rebelle dans le vaisseau spatial qui emmène les derniers survivants de l'humanité vers un hypothétique éden. Sa révolte est remarquable, car les riches Blancs ont réduit en esclavage les personnes de couleur. 

J'ai mis quelques semaines à écrire cette chronique, car j'avoue que j'ai tellement de choses à dire que je ne sais pas par quel bout commencer !! Mes notes, c'est juste le bordel, alors je m'excuse d'avance si ma chronique aussi.

Alors je propose de débuter par la base : FUCK LE PATRIARCAT. Bien.

Commençons aussi par souligner que Rivers Solomon est transgenre, et souhaite qu'on l'appelle they/them en anglais. En français, il me semble qu'on a un équivalent avec iel. Donc iel ce sera, ainsi qu'auteurice (faut vivre avec son temps mes petites licornes, tant pis pour les ronchons).

L'Incivilité des fantômes a une idée de base somme toute classique : sur la Terre c'est invivable et donc un vaisseau est envoyé vers une exoplanète à coloniser. Sauf que les objectifs sont peu à peu perdus de vue et voici que la vie ne s'imagine plus hors de ce vaisseau générationnel qu'est le Matilda. Il a sa propre mythologie et est devenu une sorte de théocratie. De manière encore une fois classique, le vaisseau s'organise par classes sociales, ces mêmes classes sociales s'appuyant sur la couleur de peau. On a même rétabli l'esclavage de ceux qu'on appelle "les goudrons".

Le vaisseau générationnel est un thème connu de la SF pour représenter une société à échelle moindre et en huis-clos - avec des équivalents moins spatiaux, comme les bâtiments type tours, les bâtiments enterrés, les grottes, les transports (bateau, train...), etc. C'est généralement une dystopie, bien sûr. Mais L'Incivilité des fantômes est loin d'être conventionnel.

L'auteurice nous frappe dès le premier chapitre, qui montre l'amputation du pied d'une enfant, et ce dans des conditions bien misérables... Bam, dans ta face de lecteur. Rivers Solomon imagine une société malade, à l'image d'une Amérique contenue dans un vaisseau, mais écrit aussi un personnage principal des plus marquants : Aster, une jeune femme noire, qui contient probablement une grande part d'iel-même.

Pour vous situer, Aster vit dans les ponts inférieurs. La plupart du temps elle est esclave aux champs, puis sur son temps libre, elle étudie, assiste Le Chirurgien qui est le médecin du bord, mais aussi un personnage important dans la hiérarchie du vaisseau, et se planque dans une pièce bien à elle où elle fait pousser des plantes. Elle y lit le journal intime de sa mère (Lune de son petit nom !), qui s'est suicidée quand elle était petite. Sa copine Giselle finit par lui révéler que sa mère parle en code dans son journal, ce qu'Aster n'a absolument jamais soupçonné malgré une intelligence profonde (je la soupçonne d'être autiste, mais je ne m'y connais pas assez pour l'affirmer). Nous voici donc avec Aster, replongés dans les écrits de sa mère, à décrypter ses propos, et ça c'est purement génial !! Parce que sa mère n'était pas n'importe qui et que les souvenirs occultés qui vont finir par remonter à la surface ont un sacré poids.

Le Matilda est un vaisseau impressionnant (et m'a donné un peu de cette sensation fort agréable : le Sense of wonder) : au-delà de son gigantisme, j'ai adoré l'idée des ponts tournants, exposés à un soleil miniature dont l'énergie est mystérieusement détournée, à tel point que les ponts inférieurs sont privés de chauffage par les autorités. C'est sur cette question qu'Aster va enquêter.

L'Incivilité des fantômes est un puzzle. C'est de la SF comme je l'aime, avec à la fois une intrigue fascinante et vraiment solide, pensée de A à Z, et des thématiques engagées et brûlantes, comme l’homosexualité, la transidentité, le racisme. Rien que le nom du vaisseau, Matilda, semble se référer à l'effet du même nom, qui je le rappelle est le déni ou la minimisation récurrente voire systémique de la contribution des femmes scientifiques à la recherche, dont le travail est souvent attribué à leurs collègues masculins. Les femmes, mais aussi tous les LGBTQI sont opprimés à tous les niveaux dans le vaisseau, de bas en haut de l'échelle. C'est d'ailleurs un aspect fort du livre : on ne sait jamais ce qui va tomber sur la tête des personnages, entre un pouvoir devenu quasi fou, des miliciens en roue libre, des hommes tout permis... Bonjour le stress !

Je trouve génial que l'auteurice ait réussi à construire un roman si prenant tout  en étant aussi militant sans qu'aucune lourdeur n'en résulte (tout le monde n'est pas capable de le faire, loin de là). Au final, L'Incivilité des fantômes de Rivers Solomon chez Les Forges de Vulcain est un roman tragique complètement abouti et avec de grandes idées, dont la lecture ne peut que faire réfléchir sur notre rapport à la différence. Un des romans de l'année, incontournable.

La couv' VO

Ils l'ont lu : Gromovar, Feydrautha, Just a word

L'Incivilité des fantômes 
de Rivers Solomon
Aux Forges de Vulcain - Septembre 2019
391 pages
Traduit de l'anglais par Francis Guèvremont
Papier : 20€ / Numérique prévu en 2020
Titre original : An unkindness of ghosts - 2017

6 commentaires:

  1. Bonjour : on peut tout à fait interpréter le personnage d'Aster comme étant autiste, Rivers Solomon l'a déclaré de façon plus ou moins explicite, même si elle nuance l'importance d'un "diagnostic" dans son écriture.
    Une citation qui va dans ce sens, tirée d'un entretien d'avril 2019 (https://bwr.ua.edu/2019-contest-interview-with-fiction-judge-rivers-solomon/) :

    "RS: With Aster and with all of my characters who are neurodivergent in one way or another, a large portion of that I draw from is my own experience, but when writing a character, I tend not to think in terms of diagnoses or identity. That’s to say, I’m less likely to write from the perspective that Aster is autistic and rather write from a place of: Aster experiences emotions deeply and intensely. Aster struggles to process information, which can make the world overwhelming. Aster is easily put off by certain sensory stimuli but deeply obsessed with seeking out others.

    So of course, Aster is autistic, but I find I can more access her personally when I think about what autism means to her as an individual.
    It’s not always the case, but most of the time, most of the “symptoms” that my characters have are things I experience, though of course not always identical in severity/life impact/details."

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  2. "l'esclavage a été retabli, c'est cool, c'est donc le livre de l'année" : eh bah bravo Lune ! (Hein ? J'ai un peu mal lu ?)
    Je ne suis pas complètement tenté - moi et les dystopies... - mais les avis sont si bons que ça se réfléchit.

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    1. Mdr c'est de la mauvaise lecture en diagonale ça, va falloir revoir ta technique :')
      Disons que si tu dois choisir une dystopie cette année, lis celle-là !

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  3. Ca tombe bien, j'avais fait un peu de place dans ma wish list :D

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