vendredi 14 juin 2019

Pierre-de-vie de Jo Walton

"Les choses arrivent toutes en même temps."

Pierre-de-vie est un roman de "domestic fantasy" (ce sera important pour la suite de la chronique) de Jo Walton, publié chez Denoël dans la collection Lunes d'encre.

La 4è de couv' m'a fait entrevoir le bonheur total, mais au final je ressors un peu mitigée de cette lecture. Attention le roman est bon, il est fin, mais certains éléments ont fini par me lasser.

Applekirk est un village rural situé dans les Marches, la région centrale d’un monde où le temps ne s’écoule pas à la même vitesse selon que l’on se trouve à l’est – où la magie est très puissante et où vivent les dieux – ou à l’ouest – où la magie est totalement absente.
C’est la fin de l’été, et la vie s’écoule paisiblement pour les villageois. Mais le manoir va être mis sens dessus dessous par le retour de Hanethe, qui fut autrefois la maîtresse des lieux. Partie en Orient, elle y est restée quelques dizaines d’années. Mais, plus à l’ouest, à Applekirk, plusieurs générations se sont succédé. Ayant provoqué la colère d’Agdisdis, la déesse du mariage, Hanethe la fuit. Mais Agdisdis est bien décidée à se venger.
 

Alors, la domestic fantasy, WTF ? 

Commençons par le commencement. Qu'est-ce donc qu'une pierre de vie ? Et bien je dirais tout simplement que c'est comme la marque de beauté des poneys de My Little Pony : arrivé un certain âge, tu as une vocation, tu trouves comment tu veux vivre et ça devient ta pierre de vie !

Ferrand, seigneur d'Applekirk, vit avec sa femme Chayra, mais aussi avec son amante Taveth et le mari de celle-ci, Ranal, ainsi que leurs enfants, issus du couple marié Chayra/Ferrand, ou du couple Taveth/Ferrand, ou encore du couple Chayra/Ranal mais aussi du couple marié Taveth/Ranal. Car à Applekirk, on pratique le polyamour dans l'harmonie et le respect de chacun. A la campagne, c'est bucolique, c'est simple, c'est utopique. C'est essentiellement par les yeux de Taveth que nous allons vivre cette histoire, elle dont la pierre de vie est de s'occuper d'une maison, et qui a un pouvoir (sa "yeya"), celui de voir les ombres des personnes à tous les âges. Elle vous regarde quand vous avez 25 ans et vous voit simultanément à 5 ans, 14 ou 60 ans (si vous vivez aussi vieux).

Et puis un jour, arrive Hanethe, l'ancêtre de Ferrand, partie des siècles plus tôt à l'Est. Elle revient et ne semble avoir que 50 ans. Ce qui est normal, car dans ce monde, le temps s'écoule plus vite à l'Est qu'à l'Ouest. Elle est poursuivie par Agdisdis, la déesse du mariage, pour lui avoir volé quelque chose, mais quoi ? Mystère ! Elle vient perturber la vie tranquille d'Applekirk. Elle n'est pas la seule, puisque Jankin, un érudit plutôt beau gosse de l'Ouest, arrive aussi pour étudier les ruines environnantes.

Je suis heureuse de retrouver enfin Jo Walton, après Mes Vrais enfants, qui restera un livre marquant (au point que j'ai parfois les larmes aux yeux quand j'en parle autour de moi !)

Fidèle à elle-même, l'autrice fait des femmes les personnages centraux de son roman. Taveth d'abord, dont la pierre de vie est de s'occuper d'un foyer. Souvent dans la cuisine, à confectionner les repas, elle assure la cohérence de la famille et dénoue les situations parfois tendues. Chayra ensuite, la femme du seigneur, plus jeune que Taveth et très indépendante, souvent à l'extérieur et aussi guerrière quand il le faut. Hanethe, la femme partie il y a des siècles pour échapper à son destin et forcée de revenir sur ce lieu de mauvais souvenirs pour elle. Sa "yeya" (magie") est très puissante. Il y a aussi Dolkis la prêtresse qui la poursuit, Melly la petite fille surdouée...

Jo Walton évoque donc ses thèmes de prédilection dans Pierre-de-vie :
  • Les difficultés des femmes à se réaliser et la remise en question de leurs choix de vie, par les autres ou par elles-mêmes à cause de carcans sociétaux. Ici Taveth et Chayra remettront leur amitié en cause à cause de deux choses : Un homme / La déesse du mariage qui pour moi incarne toute la rigidité de la société face au polyamour et à l'autodétermination qu'y oppose ici Walton. Hanethe quant à elle, a fui Applekirk pour éviter une voie toute tracée, après avoir été obligée d'avoir un enfant dont elle ne voulait pas. Taveth plus d'une fois, remet en cause son statut d'égale avec les autres car elle n'est "que" femme au foyer.
  • Le mépris de classe, fortement souligné par l'écoulement différent du temps entre l'Est et l'Ouest par une sorte de dégradation progressive : à l'Est on pense vite, on est efficace, on y trouve d'ailleurs les dieux. A l'Ouest on est lent, on est paysan et perçu carrément comme bouseux par les personnes de l'Est. Toute ressemblance avec la vraie vie est non fortuite !
  • La famille et la transmission.
  • La liberté de tou.te.s dans le respect !

Autre gros atout du récit, l'utilisation que l'autrice fait du présent pour nous montrer la simultanéité de tous les moments de notre vie. Nous sommes finalement la somme de celles que nous avons été et de celles que nous serons et le jeu déroutant sur la conjugaison au présent fonctionne vraiment bien. La différence d'écoulement du temps entre l'Est et l'Ouest renforce l'idée que tous les moments arrivent en même temps, puisque par exemple Hanethe vit, toujours "jeune", en même temps que son arrière-petit-fils !

"Pendant une fraction de seconde, elle aperçoit le jeune homme romantique
dont elle tombe amoureuse dix ans plus tôt."

Venons-en à mon petit souci : le côté "domestique" de la Fantasy. Comme je vous le disais au-dessus, Jo Walton aborde les relations polyamoureuses, et ça ne fait de mal à personne. Mais polyamour ou pas, j'avoue qu'au bout d'un moment, les sentiments et flirts des un.e.s et des autres, ça m'a saoulée. Trop c'est trop, c'était limite eau de rose !

Deuxième reproche, les préparations de repas. On passe la moitié (et je suis sympa) du roman dans la cuisine, à préparer à manger. Alors d'un sens c'est intéressant parce que c'est bien une tache sur laquelle on s'attarde rarement dans les récits, alors même que c'est le lieu et le moment où peuvent se passer énormément de choses, mais bon ça limite tellement l'horizon... Disons que le choix que fait l'autrice de dérouler l'intrigue dans un décor si limité alors même que la promesse d'un monde présentant un écoulement du temps différent entre l'Est et l'Ouest nous est agitée sous le nez dès le départ, c'est over frustrant !

Petite remarque de traduction, aucune idée de la VO, mais Dolkis, une femme, est une "prêtre" d'Agdisdis, seulement il existe un nom féminin qui est "prêtresse" non ? Je ne sais pas si ça a du sens dans la traduction par rapport à la VO ? ça m'intéresse si quelqu'un peut m'éclairer ? Merci !

Au final, Pierre-de-vie est un excellent roman, subtil, sensible et ouvert d'esprit, plein d'idées surprenantes, mais il m'a aussi terriblement frustrée ! J'ai trouvé l'univers créé par Jo Walton sous-exploité, je regrette que l'intrigue soit cantonnée à une maison dans un village, dans un vaste monde où le temps s'écoule différemment entre l'Est et l'Ouest. Tant de potentiel...

Pierre-de-vie
de Jo Walton
Denoël - Lunes d'encre - mai 2019
336 pages
Traduit par Florence Dolisi
Papier : 21,90€ / Numérique : 15,99€
Titre original : Lifelode - 2009

25 commentaires:

  1. Il y aura peut-être un autre roman dans le même univers on sait jamais

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  2. J'ai cliqué !
    Et je n'aurais pas dû.
    Ok pour le thématique mais le traitement me laisse très songeur...
    Pas avec celui ci que je lirais un roman de l'autrice. D'où ma question, quel livre lire si je ne devais en lire qu'un seul ?

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    1. C'est marqué : "Je suis heureuse de retrouver enfin Jo Walton, après Mes Vrais enfants, qui restera un livre marquant (au point que j'ai parfois les larmes aux yeux quand j'en parle autour de moi !)"
      Merci d'avoir cliqué !

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    2. Je me permet d'en rajouter une couche : "Mes vrais enfants", clairement c'est, pour moi, un roman exceptionnel. (et pareil pour les larmes aux yeux)

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    3. C'est ici le regroupement des yeux humides ? C'est jusqu'à présent le seul livre que j'ai osé comparer à "Des fleurs pour Algernon", voilà voilà.
      Par contre, je dois avouer avoir un doute sur le fait que ce cher chien critique l'appréciera autant, y'a quand même plein de sentiments à l'intérieur. =P

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    4. Le Chien est un grand sensible. Si si. Il pleure toujours quand il relit Spin.

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    5. Mais c'est absolument faux, je ne pleure jamais devant Spin, je suis juste tout émoustillé, puis emporté.
      Trois personnes qui me disent de lire "Mes vrais enfants", c'est donc noté, trois fois. Et puis un avis négatif ne peut faire de mal...

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  3. Ah, zut. Je reste fortement tenté, mais je m'attendais aussi à un peu plus de déplacements. Je te remercie du coup, je le vivrai sans doute bien mieux en sachant exactement où ça va. ^^

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    1. Tu seras moins déçu, car l'univers promettait du voyage et en fait non !

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  4. Ok, il faut ABSOLUMENT que je lise "Mes vrais enfants" !

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  5. J'ai adoré tout ce que j'ai lu d'elle, mais là ça me tente pas trop.

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    1. Il ne faut pas se forcer ! Après malgré mes bémols, ça reste un excellent roman !

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  6. Les thèmes abordées et la subtilité que tu soulèves sont clairement des arguments accrocheurs pour moi. Mais je crains vraiment l'aspect "eau de rose" que tu as aussi souligné et que je déteste plus que tout... Du coup j'hésite XD

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    1. Ça se lit. L'eau de rose c'est énervant mais au final c'est plus le manque d'ambition du roman en terme d'exploration de l'univers qui m'a gênée !

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  7. Beaucoup aimé ce roman, personnellement le côté domestique ne pas pas plus saoulé que ça, je me retrouve assez dans cette passion pour la cuisine (et je suis d'autant plus frustrée que je ne cuisine pratiquement plus). Du coup dimanche aprem quand ma fille me laissait pas lire je suis allée faire un crumble xD

    Pour l'utilisation de prêtre, je présume que le terme n'est pas au féminin en VO. C'est assez perturbant, en même temps ils ont l'air un peu étrange ces prêtres à se balader à poil comme ça !!

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    1. Moi aussi j'aime la cuisine ! Mais m'annoncer un super univers avec un écoulement fou du temps et me laisser dans une cuisine, dommage quoi !
      ça existe priestress ????

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    2. Apparemment oui, Lunes d'encre (ou sans doute Pascal Godbillon a répondu sur mon blog). Je ne suis pas parfaitement convaincue par l'explication cependant.

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    3. Ah je vais aller voir !

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    4. Pas convaincue non plus, du coup ! C'est prendre vraiment l'anglais au pied de la lettre...

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  8. Les thèmes vendeurs mais le côté à l'eau de rose je dis niet.

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  9. Très belle lecture sur les femmes et le mépris de classe, très intéressant.
    Bon alors moi j'ai pas été dérangée par le truc de la cuisine, j'ai trouvé ça rafraîchissant... et je déteste faire à manger. Mais j'ai toujours été un peu jalouse de celleux qui aiment bien donc l'un dans l'autre tout se recoupe.

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