mercredi 13 mars 2019

♥ Vox : Quand parler tue de Christina Dalcher

"Make America moral again"

Vox : Quand parler tue est un roman dystopique de Christina Dalcher publié chez Nil. Il se situe dans la droite ligne de La Servante écarlate de Margaret Atwood en un peu moins sordide dirons-nous (d'ailleurs je n'ai pas réussi à trouver la couverture sans le bandeau énorme, dommage !)

Dans les remerciements, l'autrice nous dit qu'elle espère nous avoir mis "un peu en colère" avec son livre. Comment vous dire que J’ÉTAIS HORS DE MOI toute la lecture. Et voici pourquoi :

Jean McClellan est docteure en neurosciences. Elle a passé sa vie dans un laboratoire de recherches, loin des mouvements protestataires qui ont enflammé son pays. Mais, désormais, même si elle le voulait, impossible de s’exprimer : comme toutes les femmes, elle est condamnée à un silence forcé, limitée à un quota de 100 mots par jour. En effet, le nouveau gouvernement en place, constitué d’un groupe fondamentaliste, a décidé d’abattre la figure de la femme moderne. Pourtant, quand le frère du Président fait une attaque, Jean est appelée à la rescousse. La récompense ? La possibilité de s’affranchir – et sa fille avec elle – de son quota de mots. Mais ce qu’elle va découvrir alors qu’elle recouvre la parole pourrait bien la laisser définitivement sans voix…

Vox est un roman coup de poing.

"Lorsque nous obéissons à la domination masculine avec soumission et humilité,
nous prenons conscience que le chef de tout homme est le Christ,
et que le chef de la femme est l'homme."
(Passage de la bible qu'on oblige les femmes à lire à voix haute tous les jours dans le roman.)

Jean, docteure en neurosciences, a chaque jour un quota de 100 mots. Comme toutes les femmes et filles d'Amérique, elle doit respecter ce nombre de mots quotidien, sinon elle se prendra une décharge, donnée par le compteur a son bras, dont l'intensité augmentera selon le dépassement. Comment en est-on arrivé là ? 

Un président inattendu, que tout le monde prenait pour un guignol, a été élu à la tête des États-Unis, avec le soutien des fondamentalistes religieux, de joyeux lurons qui ont décrété que la femme ne pouvait plus travailler et devait servir les hommes de sa maison. (ça vous rappelle quelqu'un ou bien ?) 

Le saviez-vous : Donald Trump se déclare "président pro-vie" et coupe les subventions aux centres de santé dont les plannings familiaux pratiquent les IVG.

Subrepticement, sans qu'elles s'en rendent vraiment compte, en quelques années, ces idées se sont imposées (la fameuse histoire de la grenouille dans la casserole) et le quota de parole est devenu leur réalité, insupportable. Non mixité dans les écoles, arithmétique, cuisine et couture pour les filles, lecture et religion pour les garçons. A la maison, livres sous clés. Dans la rue, caméras de surveillance. Télévision d'état diffusant les humiliations et corrections publiques des contrevenantes. Camps de travail pour femmes, prison pour personnes LBGTQI.

Le saviez-vous : En Arabie Saoudite, une appli permet aux maris de surveiller et contrôler les déplacements de leur femme.

Et donc Jean ne peut plus exercer son métier. Son mari subit la situation, semblant ne pas se rendre compte de l'horreur de celle-ci. Compatissant mais continuant à travailler comme conseiller scientifique pour le président. Son fils aîné, adolescent, est embrigadé à l'école, et demande à sa mère de rester à sa place à la maison. Sa fille de 5 ans a elle aussi son quota de 100 mots. Elle apprend à rester silencieuse et se soumettre. Bref une BONNE VIE DE MERDE. Puis le gouvernement vient lui demander son aide, car elle est une des seules scientifiques à pouvoir guérir le frère du président.

Le saviez-vous : en Russie, les violences domestiques sont dépénalisées, celui qui les commet n'est passible que d'une simple amende.

On pourrait s'interroger sur la pertinence de l'intrigue. Allez, sérieusement, un bracelet qui compte vos mots et vous balance des décharges ? Sauf que. Sauf que les droits des femmes font partie des choses les plus faciles à faire reculer, parce que bien sûr, dès que vous l'ouvrez, vous êtes infantilisée et "pas un peu hystérique ?", "calmez-vous madame".

Le saviez-vous : Une femme a été tuée tous les deux jours par son conjoint ou ex-conjoint en France depuis le début de l'année 2019. Plus de 70 jours ont déjà passé.

Cela a vraiment été dur pour moi de lire ce roman. Et j'ai bien l'impression que le fait d'avoir une fille de 18 mois n'a pas arrangé l'affaire ! L'imaginer avec un compteur de mots a été bien pire que de m'imaginer moi avec ce truc.

Le saviez-vous : les filles se considèrent moins brillantes que les garçons dès l'âge de six ans.

Cette lecture m'a aussi permis de réfléchir au privilège blanc. Parce que si c'est déjà dur pour Jean, blanche, on n'imagine même pas pour les femmes noires : un personnage, Jackie, une féministe pure et dure, représente la conscience qu'ont les femmes racisées du shitstorm qui peut s'abattre à tout moment sur elles. Elle a senti la transformation qui s'opérait dans la société, mais telle Cassandre, elle n'a jamais été entendue (bah oui, trop hystérique bien sûr quand elle dénonçait la disparition des femmes en politique par exemple, et puis trop maquillée, etc.)

Le saviez-vous : avoir ses règles est considéré comme sale, voire impur. Des femmes en meurent, par exemple au Népal lors de "l'exil menstruel".

Le roman pointe aussi l'essor des masculinistes, ces hommes qui se sentent menacés dans leur virilité par les femmes, les gays, les personnes de couleur, les machines à laver, un chat, une mouche, une cuillère... Un mouvement aussi effrayant qu'effarant. 

Le saviez-vous : un féminicide est commis toutes les 6 heures en Afrique du Sud.

Malgré une fin avec quelques facilités, je dois dire que Vox de Christina Dalcher m'a fait forte impression, comme vous avez dû vous en rendre compte. Je l'ai lu en une nuit. Bon c'est un coup à aggraver son ulcère mais ça permet de ne pas oublier qu'en terme de droits, rien n'est jamais acquis.

Vox : Quand parler tue
de Christina Dalcher
Nil - Mars 2019
432 pages
Traduit par Michael Belano
Papier : 22€ / Numérique : 14,99€ / Audio : 21€
Titre original : Vox - 2018 



Edit : LE SAVIEZ-VOUS ?
Le jour de la publication de cette chronique, le SYNGOF,
le Syndicat des gynécologues de France, menace d'arrêter les IVG s'il n'est pas entendu. Un chantage aux droits des femmes, quoi de mieux pour une profession censée les soigner ?

13 commentaires:

  1. Et bien, en voilà un roman choc ! Je le note en tout cas !

    RépondreSupprimer
  2. Ta critique donne envie. JE le note dans ma wish list mais 15 euros le epub... pffff !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui l'epub est un peu cher. En papier en bibliothèque, peut-être ?

      Supprimer
    2. Ni en papier, ni en numérique dans aucune des deux que je fréquente... je vais leur en toucher un mot ! Ca avait marcher avec Les heures rouges ;-)

      Supprimer
    3. Il est sorti le 7 laisse leur le temps lol

      Supprimer
    4. Je croyais que c'était plus ancien..., mea culpa !

      Supprimer
  3. Woaw ! Ça sonne comme un bouquin pour moi !

    RépondreSupprimer
  4. Je note dans un coin de ma tête même si je ne suis pas sûre d'avoir envie de lire ça en ce moment. Mais je note.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je t'avoue ça te bouffe toute la lecture, donc il vaut mieux que ça tombe au bon moment !

      Supprimer
  5. Je m'attendais pas du tout à cela comme livre. Autant il a l'air très intéressant à lire par la gent féminine, autant les mâles devraient tenter l'expérience, surtout ceux en manque d'humilité face au beau sexe. J'en prends note en tout cas. Merci pour cet article !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ce livre n'a effectivement aucun genre, comme tous les autres livres d'ailleurs, et concerne tout le monde ! Bonne lecture en tous les cas !

      Supprimer

Pages vues