mardi 9 juin 2020

⭐ Le Livre de M de Peng Shepherd

"Pour Ory, la fin du monde commença avec un cerf."

Le Livre de M est un roman fantastique et post-apocalyptique de Peng Shepherd publié chez Albin Michel Imaginaire, et traduit par Anne-Sylvie Homassel.

Il fait partie de ces histoires qui prouvent que l'on peut encore, malgré son expérience du post-apo, être surpris par le genre !

Sur un marché en Inde, l'ombre d'un homme disparaît brutalement. Il est le premier, bientôt suivi par des millions d'autres et la science est incapable d'expliquer le phénomène. Les personnes atteintes perdent aussi leurs souvenirs et deviennent dangereuses. Ory et son épouse Max se sont réfugiés dans un hôtel abandonné. Mais l'ombre de Max disparaît à son tour.

Wahou. Que dire. Je suis encore sous le choc de cette lecture atypique par certains aspects et familière par d'autres. Et cette fin...

UN RÉCIT D'EFFONDREMENT

Commençons par le commencement. En Inde, dans un futur proche, un jeune homme perd son ombre. D'abord phénomène de foire, on s'aperçoit vite que cette perte est non seulement inexplicable mais qu'elle a des conséquences : Hemu perd peu à peu la mémoire. Et bientôt, des centaines, des milliers, puis des millions de personnes voient leur ombre disparaître.

Dans ce contexte de pandémie mondiale et d'effondrement, Ory et sa femme Max sont réfugiés dans un hôtel, où ils célébraient le mariage de leurs meilleurs amis Imanuel et Paul quand tout s'est accéléré. Quelques mois plus tard, Max vient de perdre son ombre. Ory doit faire le ravitaillement et la laisse seule. A son retour, elle a disparu, et avec elle le magnétophone qu'il lui avait confié. Il va partir à sa recherche dans une étrange Amérique, où se répand la rumeur de l'existence d'un homme, Celui Qui Rassemble, objet des espoirs les plus fous.

Il y a tellement de choses à dire sur ce roman ! C'est un récit post-apocalyptique, mais fantastique, pas SF. On voit le monde s'effondrer, les gens tenter de survivre, ou s'entretuer. La formation de clans, l'éclosion de nouvelles religions. Cela, c'est la dimension classique du post-apo, elle fait toujours son effet malgré son lot de rencontres attendues et quelques rebondissements prévisibles - des défauts habituels et ici pardonnables.

MAGIQUE AMÉRIQUE

Le côté fantastique, même magique, est ce qui fait de ce livre un objet littéraire remarquable. Parce que lorsque les sans-ombres oublient, ils tordent aussi la réalité selon leurs pensées, de façon généralement involontaire. En passant chez Le chien critique, une de ses réflexions m'a rappelé cette citation attribuée à Mark Twain "Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait". Peng Shepherd l'a adapté à sa manière : ils avaient oublié que c'était impossible, alors ils l'ont fait.

"La poitrine de l'homme s'était fendue en deux. Deux parties qui s'éloignaient l'une de l'autre, comme nuages au ciel. L'intérieur de son torse n'était pas rouge mais bleu - bleu foncé, tournoyant. Il y eut un coup de tonnerre au creux du sternum."

Celui Qui Rassemble serait à la Nouvelle Orléans. L'autrice en fait le phare du récit. C'est une ville mythique et chargée de magie ! Une ville survivante aussi.

L'OMBRE DE LA MÉMOIRE

Peng Shepherd fait aussi très fort dans sa description des liens humains, notamment avec l'histoire d'amour d'Ory et Max, réaliste et pas pénible, ainsi qu'avec les répercussions de la perte graduelle des souvenirs. Certains résultats de cette perte sont prévisibles : les victimes oublient leurs proches, où elles vivent, ce qui est déjà très difficile... Mais elles finissent aussi par oublier de manger, boire ou respirer pour certaines !

" - Où es-tu blessée ? me suis-je entendue bafouiller.
- Là, a répondu Ursula, l'index désignant la source.
ça ne fait pas mal, mais je sens que le sang coule depuis une bonne heure.
Sa main s'est posée sur son entrecuisse. Une petite tache d'un rouge profond étoilait lentement le tissu de son jean."

L'autrice montre la douleur que cela entraîne, pour les sans-ombres et pour les indemnes, mais aussi toute l'adaptation dont ses personnages sont capables. Elle parle de cette mémoire qui nous construit, ces souvenirs qui nous définissent, et définissent notre relation aux autres. Le Livre de M est également une réflexion sur ces souvenirs qui nous retiennent, nous rattachent au passé : bénédiction et malédiction à la fois.

Shepherd joue sur la métaphore de l'ombre, partie intouchable de nous pourtant toujours présente, notre double. Elle s'inspire de la mythologie hindoue du dieu Surya (le Soleil) et de son épouse Chaya (l'Ombre) et cite la facétieuse ombre du Peter Pan de J.M. Barrie.


Au final, Le Livre de M, publié chez Albin Michel Imaginaire, est une sacrée claque. Peng Shepherd nous donne à lire un premier roman brillant et déroutant, jusqu'à sa bouleversante conclusion. J'avoue que je dois encore digérer la fin de l'histoire, qui m'est apparue seulement quelques secondes avant de la lire. Voici sans doute un des romans de l'année. Laissez-vous surprendre !




Le titre Arabesque de Coldplay avec Stromae me vient en tête quand je pense au roman...

"I could be you, you could be me
Two raindrops in the same sea
You could be me, I could be you
Two angles of the same view"

Le Livre de M
de Peng Shepherd
Albin Michel Imaginaire - Juin 2020
592 pages
Traduit par Anne-Sylvie Homassel
Papier : 24,90€ / Numérique : 13€
Titre original : The Book of M - 2018

15 commentaires:

  1. Merci pour le lien
    Très belle chronique, je partage tout à fait ton avis. Et quelle fin!

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  2. Bonjour,
    Cela me donne envie de lire ce livre....

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  3. Hé bien ta chouette chronique me donne encore plus envie de le lire !

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  4. Super chronique! Tu donnes envie dis donc!!

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  5. Woh. J'étais toujours partagé sur mon envie de le lire mais tu viens de faire pencher la balance. Très beau billet, on ressent bien la baffe et ça donne envie (d'essayer) de partager cette expérience.

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  6. J'avais décidé que ce livre n'était pas pour moi, parce que je ne suis pas fan de littérature post-apocalyptique, mais tu me fais douter, en pointant du doigt la manière dont il semble dépasser le genre ...

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    1. Ah c'est bien plus que du post-apo pour reprendre une formule bien connue du fandom 😁 fonce !

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  7. Magnifique roman qui m'a beaucoup plu et qui interroge sur la mémoire qui n'est pas toujours consolatrice.
    Bravo pour cette élégante et belle chronique.

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    1. Effectivement la mémoire est aussi traumatique, on l'oublie trop souvent (mécanisme de défense 🤷‍♀️)
      Merci !

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  8. Je te rejoins complètement! Une pépite ce titre <3

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